Organisée par le Monaco Economic Board (MEB) en partenariat avec BPMED Monaco et Coface, la conférence économique accueillant Jean‑Christophe Caffet, économiste en chef de Coface, s’est tenue mardi 10 février au Novotel Monte‑Carlo, en avant‑première de la présentation officielle du Colloque Risque Pays de Coface à Paris.
Jean‑Christophe Caffet a ouvert son propos par un constat volontairement nuancé : la croissance mondiale s’est stabilisée autour de 2,8 %, légèrement au‑dessus des anticipations initiales. Une performance qu’il attribue à la révision à la hausse des chiffres de 2024 et à une relative robustesse des grandes économies – des États‑Unis au Japon, en passant par l’Europe et les grands pays émergents.
Cette stabilisation ne saurait toutefois être interprétée comme un retour à un environnement économique apaisé. L’année écoulée a été marquée par une succession de chocs politiques, économiques et géopolitiques, illustrant un monde entré dans une phase de calme apparent au cœur de la tempête. Les incertitudes demeurent à des niveaux historiquement élevés, même si elles ont reflué par rapport aux pics observés au printemps précédent, notamment après les annonces de politique commerciale américaine.
L’analyse de Coface met en évidence une tendance de fond : à chaque crise majeure, le niveau d’incertitude mondiale franchit un nouveau palier sans jamais revenir à son niveau antérieur, rendant l’environnement économique structurellement plus complexe et plus illisible pour les acteurs économiques.
Contrairement à une idée largement répandue, la mondialisation n’est pas morte, a insisté l’économiste en chef de Coface. Les échanges internationaux de biens et services représentent toujours une part significative du PIB mondial. La stabilisation observée depuis la grande crise financière tient essentiellement au rééquilibrage du modèle de croissance chinois et à l’évolution de la consommation américaine, et non à un véritable processus de démondialisation.
En revanche, la mondialisation entre dans une nouvelle phase de fragmentation. Les flux commerciaux se réorganisent désormais selon des logiques de blocs géopolitiques, avec une baisse marquée des échanges entre blocs antagonistes et une montée en puissance de pays dits « connecteurs », tels que le Vietnam ou le Mexique. Ces pays jouent un rôle croissant d’intermédiaires dans les chaînes de valeur mondiales.
Cette reconfiguration n’est pas neutre économiquement : la mondialisation actuelle privilégie désormais la sécurisation des chaînes d’approvisionnement au détriment de la seule recherche d’efficacité et de coûts bas. Une évolution qui implique, à moyen terme, moins de croissance potentielle et davantage de pressions inflationnistes, avec des conséquences directes pour les politiques monétaires.
Autre message fort de la conférence : la transition énergétique n’est ni terminée, ni remise en cause, malgré les vents contraires observés dans certains pays. Les données présentées montrent que la part des énergies fossiles reste largement dominante dans le mix énergétique mondial, confirmant que le chemin vers la neutralité carbone est encore long.
Au‑delà des considérations environnementales, Jean‑Christophe Caffet a souligné l’enjeu stratégique majeur que représente la transition énergétique pour l’Europe. Dépourvue de ressources fossiles suffisantes, l’Union européenne n’a d’autre choix que d’accélérer le développement des énergies décarbonées afin de préserver son autonomie stratégique.
L’argument économique est tout aussi déterminant : les énergies renouvelables sont désormais compétitives, y compris sans subventions, avec des coûts de production nettement inférieurs à ceux des énergies fossiles dans de nombreuses régions du monde. Cette réalité se traduit par des investissements massifs et durables de la part des grands acteurs énergétiques mondiaux.
La politique commerciale des États‑Unis a occupé une place centrale dans l’analyse. Si les annonces spectaculaires de hausses de droits de douane ont nourri l’incertitude, leur application effective s’est révélée plus nuancée, en raison de nombreuses exemptions et stratégies d’adaptation des entreprises.
L’étude fine des données menée par Coface montre que l’impact des droits de douane varie fortement selon les secteurs. Dans certains cas, les exportateurs étrangers ont absorbé le choc en réduisant leurs marges ; dans d’autres, lorsque les produits sont difficilement substituables, la hausse des droits de douane a été largement répercutée sur les prix à la consommation américains.
Au niveau macroéconomique, ces politiques contribuent à maintenir l’inflation américaine au‑dessus de l’objectif de la Réserve fédérale, renforçant l’idée d’un régime d’inflation structurellement plus élevé que par le passé.
La situation chinoise constitue l’un des principaux facteurs de risque à l’échelle mondiale. Confrontées à une demande domestique insuffisante, les autorités chinoises continuent de soutenir massivement l’investissement productif, accentuant les surcapacités industrielles, notamment dans les secteurs des véhicules électriques et des technologies liées à la transition énergétique.
Cette stratégie se traduit par des excédents commerciaux records et par une exportation de la déflation manufacturière chinoise, particulièrement sensible en Europe. Les entreprises européennes font face à une perte de compétitivité marquée, aggravée par la crise énergétique et par des différentiels de coûts de production devenus considérables.
Pour Coface, ce « deuxième choc chinois » pèse durablement sur les marges, l’investissement et, in fine, sur la solvabilité des entreprises industrielles européennes.
Sans surprise, cet environnement se traduit par une hausse des défaillances d’entreprises à l’échelle mondiale. Les États‑Unis enregistrent une nette accélération, reflet d’un rattrapage après une période d’attentisme et de marges sous pression. En Europe et en Asie, la tendance reste orientée à la hausse, avec de fortes disparités régionales.
Si certaines zones affichent des perspectives plus favorables, d’autres demeurent sous étroite surveillance en raison de déséquilibres budgétaires, de vulnérabilités financières ou de chocs exogènes persistants.
En conclusion, Jean‑Christophe Caffet a livré une vision à la fois lucide et structurée d’un monde économique entré dans une phase de recomposition profonde. La croissance tient, mais les fragilités s’accumulent. Pour les entreprises, l’enjeu n’est plus seulement d’anticiper les cycles économiques, mais de naviguer dans un environnement durablement marqué par l’incertitude, la fragmentation et la montée des risques pays.
Dans ce contexte, l’analyse des risques, la diversification des marchés et la sécurisation des chaînes de valeur apparaissent plus que jamais comme des leviers stratégiques essentiels.