Directeur de la Gestion Discrétionnaire et de la Recherche chez LIOR Global Partners, docteur en économie et régulièrement distingué par Bloomberg parmi les meilleurs prévisionnistes sur les États-Unis, la zone euro et la Chine, Christophe Barraud livre une lecture sans détour de la conjoncture mondiale. Chine, États-Unis, Europe, intelligence artificielle, climat : les risques se multiplient et obligent les investisseurs à changer de grille de lecture.
Nous sommes plutôt dans la continuité d’une phase erratique ouverte depuis le Covid. Les incertitudes se multiplient : géopolitiques, commerciales, climatiques, politiques. Le retour de Donald Trump amplifie certaines tensions, mais elles ne disparaîtraient pas pour autant sans lui.
Le commerce mondial est devenu un sujet central. La Chine gagne constamment des parts de marché, notamment en Europe, ce qui pousse la Commission européenne à envisager ou mettre en place des mesures de défense commerciale. Ce phénomène est appelé à durer.
Les chiffres agrégés de croissance deviennent moins lisibles. Aux États-Unis, par exemple, la divergence entre les 10 % les plus riches et les 30 % les plus pauvres continue de s’accroître. Le S&P peut être proche de ses plus hauts niveaux tandis que la confiance des consommateurs reste très basse.
À cela s’ajoute le risque climatique, que je considère comme l’un des plus sous-estimés. La volatilité du climat devient elle-même une source d’incertitude économique.
Globalement, l’information circule plus vite, les capitaux se déplacent plus vite : les chocs sont donc plus fréquents, même si leur amplitude peut varier.
L’économie chinoise est aujourd’hui très segmentée. D’un côté, les exportations fonctionnent encore très bien. La Chine produit massivement, accumule des stocks et les destine à l’export. C’est ce qui a soutenu son modèle en 2025. Mais cette dynamique s’essouffle avec le ralentissement du commerce mondial.
La composition des exportations chinoises change aussi profondément : environ 30 % relèvent désormais du high-tech. Pékin veut faire basculer son économie de l’ancien monde vers le nouveau, avec l’objectif que le high-tech représente rapidement plus de 20 % du PIB.
Le problème est domestique. La consommation ralentit, les ventes au détail ont enregistré l’une de leurs plus mauvaises performances depuis la période Covid, et certains indicateurs de services, comme le trafic aérien domestique, se dégradent. L’immobilier reste un frein majeur : les prix baissent moins qu’avant, mais ils continuent de baisser, alors que 60 à 70 % de la richesse des ménages chinois est investie dans la pierre. Cela crée un effet richesse négatif.
La Chine devrait donc remettre en place de nouvelles mesures de soutien, notamment sur la consommation, l’immobilier et les secteurs technologiques. Le risque climatique pourrait aussi peser fortement sur l’activité cet été, notamment en raison d’inondations ou de phénomènes extrêmes.
Pour l’Europe, l’impact est doublement négatif : elle exporte moins vers la Chine, car la demande domestique chinoise est faible, et elle subit en même temps la concurrence chinoise dans les secteurs d’avenir. L’exemple des voitures hybrides est parlant : les constructeurs chinois seraient passés d’environ 3% de parts de marché en Europe fin 2024 à près de 20 % sur les dernières données évoquées. Le déficit commercial Europe-Chine sur les biens est donc appelé à continuer de se creuser.
Pour 2026, plusieurs facteurs soutiennent encore l’économie américaine. Nous visons une légère accélération, autour de 2,2 % contre 2,1 % l’an dernier.
Il y a d’abord les baisses d’impôts et remboursements fiscaux, qui ont soutenu la consommation en mars et avril. Ensuite, l’effet richesse : les 10 % des ménages les plus riches détiendraient environ 87 % des actions et fonds, et continuent de dépenser lorsque les marchés sont hauts. Ils représentent aujourd’hui près de 50 % de la consommation totale.
Troisième soutien : les investissements massifs dans l’intelligence artificielle. Les CAPEX sont lancés et contribuent positivement à la croissance. Quatrième facteur : la productivité, qui s’améliore nettement.
À court terme, la Coupe du monde devrait aussi apporter un effet favorable. Par ailleurs, la remise en cause de certains droits de douane par la Cour suprême peut redonner un peu de pouvoir d’achat aux ménages ou de marge aux entreprises.
Mais cette croissance est très concentrée. Les plus riches s’en sortent très bien, tandis que les ménages plus fragiles subissent la hausse des défauts sur les cartes de crédit et les prêts étudiants. Le marché immobilier reste en récession et a contribué négativement au PIB plusieurs trimestres consécutifs.
Le risque politique est également important avec les élections de mi-mandat. Une perte de la Chambre des représentants par Donald Trump changerait fortement l’équation politique et pourrait ouvrir une phase d’instabilité.
Enfin, l’intelligence artificielle pose déjà la question de la soutenabilité financière. Les modèles les plus performants coûtent extrêmement cher. Il faudra surveiller la rentabilité réelle des investissements, les besoins en électricité, en eau pour les data centers, et les contraintes environnementales. Ces coûts ne sont pas toujours intégrés dans les anticipations actuelles des marchés.
Sources :
Probabilité élections américaines : https://polymarket.com/event/balance-of-power-2026-midterms
c. Probabilité impeachment : https://kalshi.com/markets/kximpeach/president-impeached/kximpeach
d. Dernier sondage sur Donal Trump : https://yougov.com/en-us/articles/54850-donald-trump-drops-to-a-new-low-for-presidential-job-approval-may-22-26-2026-economist-yougov-poll

Oui. Le risque principal est celui d’un « super El Niño ». El Niño est un phénomène naturel, mais son intensité moyenne augmente depuis plusieurs années. Les données actuelles montrent des écarts de température très inhabituels : dans certaines zones, on ne dépasse pas seulement les records historiques, on les dépasse de plusieurs degrés.
Cela crée une masse d’énergie susceptible de provoquer des désordres climatiques importants. Les premiers effets pourraient commencer en Asie cet été, se poursuivre en Amérique latine, puis toucher les États-Unis avec la saison des ouragans.
L’ampleur exacte reste difficile à prévoir, mais le risque est largement sous-estimé par les marchés, les assureurs et les acteurs économiques. Les problématiques liées à l’eau, aux incendies, aux catastrophes naturelles et aux matières premières agricoles pourraient devenir beaucoup plus centrales.
Sources : Données climatiques : https://pulse.climate.copernicus.eu/ / https://climatereanalyzer.org/clim/sst_daily/?dm_id=world2 / https://iri.columbia.edu/our-expertise/climate/forecasts/enso/current/ / https://cpc.ncep.noaa.gov/products/analysis_monitoring/enso/roni/strengths/
L’Europe se trouve dans une position très défavorable. Elle est exposée à la hausse des prix de l’énergie, notamment sur le fioul et les produits importés, même si certains pays comme l’Italie, l’Allemagne ou l’Espagne ont pris des mesures budgétaires pour amortir le choc.
Le secteur qui fonctionne le mieux reste l’hospitalité : tourisme, transport, restauration. Mais il est confronté à des problèmes de capacité et de logistique. Des vols ont été annulés ou déplacés, certains stocks de carburant aérien sont limités, et cela pèse déjà sur les transports et les livraisons.
Les ménages européens sont également plus exposés à l’énergie et à l’alimentation dans leur panier de consommation. Le pouvoir d’achat réel est donc davantage affecté.
Politiquement, France, Italie, Allemagne, Espagne, chaque grand pays a ses fragilités. Les exportations ne constituent pas un relais suffisant, surtout dans un contexte où l’Europe est prise en étau entre les États-Unis et la Chine.
L’Allemagne devait bénéficier d’un stimulus important sur la défense et les infrastructures, mais la mise en œuvre est lente. Les effets attendus pourraient arriver plus tard que prévu. C’est l’une des raisons pour lesquelles nos prévisions de croissance pour l’Europe sont pessimistes, autour de 0,5 % sur l’année.
Certains pays s’en sortent mieux — Espagne, Portugal, Grèce — notamment parce qu’ils restent plus abordables et bénéficient de marchés immobiliers mieux orientés. Mais les deux grands moteurs, la France et l’Allemagne, ne jouent plus pleinement leur rôle de locomotives.
Il faut d’abord suivre l’intelligence artificielle, non seulement à travers les marchés américains, mais aussi via la consommation mondiale de tokens : où elle se fait, quels modèles dominent, quels usages progressent. Les classements évoluent très vite.
Il faut ensuite surveiller les températures mondiales, car elles peuvent avoir des effets sectoriels majeurs dès l’été et à la rentrée.
Le prix du fioul en Europe est également essentiel, car il peut impacter l’inflation, l’industrie et l’ensemble du tissu économique.
Il faut aussi regarder les engrais et les matières premières agricoles — riz, blé et autres produits de base — car ils réagissent rapidement aux événements climatiques et donnent parfois une lecture très concrète du risque anticipé par les marchés.
Enfin, il faut surveiller la probabilité d’un cessez-le-feu permanent dans les zones de conflit, ainsi que les probabilités politiques liées aux élections américaines de mi-mandat, notamment la possibilité que les démocrates reprennent la Chambre des représentants et le Sénat.
Oui. Si l’on veut terminer sur une note positive, Monaco bénéficie d’un positionnement rare. Dans un environnement européen et international incertain, il existe peu d’endroits offrant à la fois sécurité, stabilité légale, stabilité politique, cadre de vie et lisibilité fiscale.
C’est un facteur d’attractivité majeur pour des capitaux, des talents et des familles qui cherchent une base stable. Monaco doit préserver ses piliers fondamentaux. Dans le contexte actuel, cet avantage relatif devient encore plus visible.