Animée par Stéphanie Roy, journaliste à L’AGEFI, cette table ronde consacrée aux actifs réels a réuni Alex Bogdanovskij, directeur au sein de l’équipe Investment Advisory de CMB Monaco, Olivier Dauman, Head of Private Equity de CFM Indosuez Wealth Management Monaco, Federico Vittore, Head of Private Markets for Wealth chez Morgan Stanley Investment Management. Face à l’essor des stratégies non cotées et à la démocratisation progressive du Private Equity, les intervenants ont partagé leurs convictions sur les évolutions en cours. Tous s’accordent : les actifs réels sont appelés à occuper une place croissante dans les portefeuilles des investisseurs fortunés, à condition d’être abordés avec discipline et dans une logique de long terme.
Longtemps réservés aux investisseurs institutionnels, les marchés privés sont aujourd’hui en train de franchir une nouvelle étape. Private Equity, dette privée, infrastructures ou encore marchés secondaires ne constituent plus des investissements marginaux mais des composantes à part entière de l’allocation patrimoniale. Les expositions varient naturellement selon les profils et les générations. Chez certains clients, les actifs réels ne représentent que quelques pourcents du patrimoine, tandis que d’autres leur consacrent jusqu’à 30 %, voire davantage. Cette évolution est particulièrement visible à Monaco, où l’importance historique de l’immobilier dans les patrimoines conduit déjà les investisseurs à raisonner en termes d’actifs peu liquides. Pour autant, le non coté ne peut être envisagé que dans une perspective de long terme et ne saurait être appréhendé selon les mêmes critères que les marchés financiers traditionnels.
L’accompagnement des familles s’inscrit souvent sur plusieurs décennies, illustrant la dimension générationnelle de ces investissements. Certaines relations s’étendent du grand-père au père, puis aux enfants, faisant des marchés privés une véritable histoire de long terme. Les périodes les plus complexes constituent fréquemment les meilleures fenêtres d’investissement : les années difficiles produisent souvent les meilleurs millésimes. Les tensions traversées ces dernières années ont permis un assainissement du marché. Les niveaux de valorisation sont redevenus plus raisonnables, les covenants se sont renforcés et les rendements proposés sur certaines stratégies de dette privée sont redevenus particulièrement attractifs. Le rôle des professionnels consiste précisément à dépasser les inquiétudes conjoncturelles afin de conserver une vision de long terme.
Une démocratisation trop rapide des marchés privés appelle néanmoins à la prudence. L’arrivée de nouveaux investisseurs constitue une formidable opportunité, mais elle nécessite un travail important d’accompagnement. Les marchés privés doivent être abordés avec beaucoup de discipline. Les investisseurs présents aujourd’hui dans les stratégies non cotées sont généralement sophistiqués et disposent d’une bonne compréhension des risques. La démocratisation ne doit donc pas conduire à banaliser ces investissements. La volatilité perçue reflète autant la nature illiquide des actifs que les comportements d’allocation et de liquidité des investisseurs. L’essentiel réside dans la capacité des équipes de gestion à identifier les opportunités dans l’économie réelle et à créer de la valeur sur le terrain. La qualité du sourcing reste le principal moteur de création de valeur.
L’un des enseignements marquants porte sur la complémentarité entre marchés cotés et non cotés. Alors que les marchés financiers sont fortement influencés par les mouvements macroéconomiques, les marchés privés reposent davantage sur des facteurs propres aux entreprises, aux équipes dirigeantes ou aux secteurs concernés. Cette dimension constitue un élément essentiel de diversification. La sélection des opérations et la proximité avec les entrepreneurs font toute la différence. Les risques existent naturellement, mais ils peuvent être mieux maîtrisés grâce à la qualité des équipes et à une approche fondée sur la connaissance approfondie des actifs.
Les fonds evergreen ont largement occupé les débats. Ces véhicules plus souples, qui permettent des souscriptions et des rachats réguliers, connaissent un développement rapide auprès des investisseurs privés. Ils représentent désormais une part très importante de certaines activités dédiées au wealth management. Leur simplicité apparente ne doit cependant pas masquer la nature fondamentalement illiquide des actifs sous-jacents. La première année a surtout été consacrée à l’éducation des clients. Les investisseurs doivent comprendre qu’ils achètent des actifs privés assortis de mécanismes de liquidité, qui peuvent être limités ou suspendus si les conditions de marché l’exigent. Les structures evergreen apparaissent comme une solution appelée à se développer, mais certainement pas à remplacer totalement les fonds fermés, dont la structuration reste mieux adaptée à certaines stratégies et cycles d’investissement. Les deux approches devraient continuer à coexister, chacune présentant des avantages et contraintes en matière de liquidité et de timing d’investissement.
La démocratisation des marchés privés ne peut réussir sans un effort considérable de pédagogie, qu’il s’agisse d’expliquer les horizons d’investissement, les contraintes de liquidité ou encore les mécanismes de distribution. La relation entre le banquier et son client prend ici toute son importance. Le succès des actifs réels repose autant sur la qualité des produits que sur la capacité des professionnels à accompagner les investisseurs dans la durée. Cette pédagogie devient d’autant plus essentielle que les solutions proposées se multiplient et que les investisseurs privés recherchent des structures plus souples et plus personnalisées.
Au-delà des produits eux-mêmes, le choix des équipes constitue l’un des facteurs déterminants de la performance. Les sociétés de gestion capables de démontrer leur savoir-faire à travers plusieurs générations de fonds et différents cycles économiques se distinguent particulièrement. La cohérence des stratégies, la stabilité des équipes et l’absence de dérive dans les processus d’investissement constituent des critères majeurs. La proximité avec les investisseurs est également devenue un facteur différenciant : les grandes maisons qui veulent réussir dans le wealth management doivent être présentes auprès des clients. Cette présence se traduit aujourd’hui par des rencontres régulières, des conférences, des événements dédiés et des échanges beaucoup plus fréquents qu’auparavant, avec une évolution profonde des relations entre investisseurs et sociétés de gestion et la constitution de véritables communautés autour des grandes franchises du Private Equity.
Une montée en puissance des solutions sur mesure se dessine. Après une première phase centrée sur l’accessibilité, les investisseurs souhaitent désormais des allocations plus sophistiquées, combinant actifs cotés et non cotés. Les grands gestionnaires développent des solutions hybrides permettant d’intégrer les marchés privés dans des portefeuilles globaux et optimisés. Cette personnalisation croissante marque une nouvelle étape dans la maturité du secteur.
Parmi les secteurs les plus prometteurs figure l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’économie réelle. Au-delà des grands modèles de langage, un potentiel considérable se dessine dans des applications industrielles très concrètes, notamment dans l’exploration minière ou l’amélioration des processus de production. La dette privée européenne suscite également une forte conviction, ses rendements et ses protections apparaissant particulièrement attractifs.
Deux autres segments suscitent un optimisme particulier : les marchés secondaires et les infrastructures. Le marché secondaire dispose encore d’un potentiel de croissance considérable. Quant aux infrastructures, elles constituent un besoin majeur pour les décennies à venir, qu’il s’agisse d’énergie, de télécommunications ou de transport.
Un constat s’impose : les actifs réels ne constituent plus une simple poche de diversification mais deviennent progressivement l’un des piliers structurels des patrimoines des grandes familles. Cette évolution s’accompagne d’une professionnalisation croissante, d’une montée en puissance des fonds evergreen et d’une sophistication accrue des solutions proposées. Cette croissance ne pourra toutefois se poursuivre qu’à une condition : préserver la discipline et la vision de long terme qui ont toujours fait la force des marchés privés. Les actifs réels exigent du temps, de la sélection et de la patience. L’âge de la démocratisation semble ainsi laisser progressivement place à celui de la maturité.