01
février
2026
Expertises et Solutions

« Financer des projets complexes à l’international : entre bancabilité, risque politique et partenariats institutionnels »

EAD – Export Assistance & Development est une structure légère, flexible et réactive, dont la vocation est de faciliter le développement international des entreprises.
Son CEO, Patrick Lecoy, partage ici son retour d’expérience et son analyse des grandes évolutions à l’œuvre dans le montage, le financement et la sécurisation des projets de développement dans des environnements à forte intensité de risques.

EAD intervient depuis de nombreuses années sur le continent africain. Quelles sont aujourd’hui les principales évolutions dans le montage des projets de développement en Afrique, tant sur le plan financier qu’institutionnel ?

Depuis une dizaine d’années, on assiste à un basculement clair de l’approche des marchés africains. Avec l’émergence croissante des obligations de contenu local, les sociétés occidentales qui, dans le passé étaient essentiellement exportatrices, sont devenues des acteurs locaux, membres de l’écosystème du monde des affaires des pays africains concernés.

Afin de pouvoir continuer à se développer commercialement, elles ont dû investir dans la mise en place de filiales de production en Afrique, parfois seules, parfois en collaboration avec des partenaires locaux en mettant en place des joint-ventures.

Cela a mené à une évolution des besoins en matière de financements et de couverture des risques ?

Absolument. La couverture de nouveaux risques de change, liés à l’utilisation obligatoire de la devise locale souvent non-convertible comme devise de facturation, est importante et techniquement ardue. Le risque principal demeurant le risque politique.

Lorsqu’il s’agit de structurer un projet complexe dans un pays dit difficile, quels sont les critères déterminants ?

Les bases de l’analyse financière et de l’analyse de rentabilité d’un projet d’investissement restent les mêmes quelque soit sa localisation. En revanche, c’est la prise en compte du risque politique du pays qui fait toute la différence.

Le risque d’un projet est-il lié à de sa durée ?

Plus l’horizon d’investissement est long, plus le risque est accru, difficile à évaluer, difficile à couvrir. La survenance soudaine d’un évènement de type risque politique : un coup d’état, une guerre civile, peut littéralement « tuer » un projet d’investissement et le rendre totalement inopérant. Il est souvent très difficile de pouvoir couvrir le risque politique de certains projets d’investissement au-delà d’une durée de 7 ans. C’est un des problèmes sur lesquels les institutions, aussi bien bilatérales que multilatérales, peuvent intervenir positivement, par exemple via la mise en place de garanties MIGA (une institution du Groupe Banque Mondiale).

Il est nécessaire de couvrir ce risque en amont ?

Oui, au moment de la structuration de financement du projet. Typiquement, dans un projet d’investissement en Afrique, on va retrouver le sponsor du projet, donc le secteur privé, une syndication de banques commerciales, une banque de développement, un assureur spécialisé en couverture du risque politique avec, parfois, une participation du gouvernement local (essentiellement en matière de partage de risque). La structuration de financements de projets en Afrique reste très complexe, surtout dans le contexte de conformité règlementaire actuel.

Quel rôle jouent les institutions bilatérales (agences de développement, banques publiques, fonds souverains) dans l’amorçage et la sécurisation des projets que vous accompagnez ?

Leur implication dans le coeur même d’un projet de développement en Afrique ou sur d’autre zone géographique émergente, a tendance à rassurer à la fois le sponsor privé du projet et les banques commerciales considérant une entrée en syndication.

Un exemple : lorsque la SFI (Société des Financements Internationaux du groupe Banque Mondiale) s’engage, la première, dans une syndication bancaire, cela incite les banques commerciales à financer, elles aussi, le projet considéré. Les institutions bilatérales et multilatérales jouent donc un rôle de catalyseur de financements du secteur privé. 

Il est donc important, au moment de la structuration de financement d’un projet de développement de les contacter ?

Certainement. Pour travailler avec elles, il n’y a que deux approches possibles : répondre à leurs appels d’offres, ou proposer des projets qui pourraient les intéresser, de type « green field ».

Par expérience, on sait que suivre la publication des appels d’offres requiert de nombreuses ressources, souvent l’apanage des multinationales. Je préfère travailler sur l’amorçage de projets « green field » en s’assurant qu’ils comprennent bien les aspects sociétaux et environnementaux correspondant au mandat et aux objectifs des institutions contactées.

Les institutions multilatérales (banques de développement, organisations internationales) sont-elles aujourd’hui plus flexibles et plus rapides dans leurs modes d’intervention ?

On observe depuis quelques années l’émergence de pressions politiques sur les budgets d’aide au développement. Le fait que le Président Trump ait coupé quasi totalement le financement fédéral de l’aide au développement américaine (USDAID) en février 2025 et ait retiré les États-Unis du financement de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), parle de lui-même. Cette prise de décision majeure de l’administration républicaine des États-Unis a totalement chamboulé le domaine du financement des projets de développement en Afrique : depuis quelques temps, la Banque Islamique de Développement (BID) et la Banque Africaine de Développement (BAD) montent en puissance.

Les cartes sont donc redistribuées ?

Si le groupe Banque Mondiale ne semble pas affecté pour le moment, il est impossible de compter sur l’aide de l’état américain. Mais il y a encore des solutions de financement disponibles depuis les États-Unis : les grandes fondations américaines, telle que la Rockefeller Foundation par exemple, restent très impliquées.

On ne peut ignorer non plus l’implication croissante des fonds souverains comme celui du Qatar, des fonds africains de Private Equity (qui se développent de manière impressionnante alors que personne n’y aurait cru il y a dix ans) et, bien-sûr de la Chine. Elle est omniprésente, avec ses outils et ses ressources propres, dans tous les projets d’infrastructure en Afrique : logistique portuaire, construction, extraction minière …

Quels sont les domaines privilégiés et financés par les institutions internationales de développement ?

La lutte contre la pauvreté, le transfert d’expertise, et plus particulièrement la santé (construction d’hôpitaux, accès aux médicaments et vaccins), la nutrition (développement agricole et agri-industrie), la protection de l’environnement (décarbonisation, promotion de l’utilisation d’intrants non-polluants pour l’agriculture locale), l’éducation.

Ces institutions sont de plus en plus exigeantes en termes d’inclusion de programmes d’éducation et de transfert d’expertise dans les termes de référence des projets à financer.

Le secteur privé doit le comprendre, et l’intégrer dans le cœur même des projets proposés.

Pour mettre en place des Partenariats Publics Privés en Afrique, il faut connaitre les règles. On ne peut parler de structuration de financements sans y inclure une forte activité de lobbying institutionnel. D’ailleurs, on constate le développement croissant de ce que l’on appelle la « Blended Finance » qui est liée de près à »l’Impact Financing ». La « Blended Finance » (financements hybrides) est l’utilisation stratégique de la finance de développement pour mobiliser l’apport de financements additionnels du secteur privé pour le développement durable dans les pays à bas revenus. Cela permet à des organisations à objectifs différents (secteur public – secteur privé et société civile) de co-investir sur un projet commun à haut impact sociétal et environnemental.

Des mécanismes de couverture ou de partage du risque existent. Lesquels privilégiez-vous dans les projets que vous structurez ?

Le risque principal à prendre en compte est celui d’instabilité politique. Les projets de développement en Afrique sont des projets au long cours qui ont en général un ticket d’entrée élevé, devant se situer à un minimum de $10 millions pour pouvoir y attirer des investisseurs et des prêteurs. On part donc de longue maturité et de hauts montants. Souvent les « pay-back periods » se situent à un minimum de 5 ans. Si un évènement de type risque politique survenait pendant la pay-back period alors la viabilité économique du projet serait tuée. Les risques à couvrir sont nombreux :  confiscation de l’infrastructure du projet, nationalisation, destruction, annulation de licence d’exploitation …ou encore l’impossibilité à accéder à de la devise forte pour remonter des dividendes à la maison-mère, et payer des achats fournisseurs, ou les prestations des consultants basés à l’extérieur du pays africain en question.

Il est essentiel de couvrir ces risques ?

C’est même une condition sine-qua-non pour pouvoir attirer des prêteurs. Ces derniers exigeront systématiquement une délégation de police d’assurance risque politique en leur faveur. En dehors des agences d’assurance risque politique des institutions internationales de développement – de type MIGA – il existe des assureurs privés spécialisés, en particulier au niveau des syndicats Lloyds.

Une charge supplémentaire ?

Leur coût n’est pas à négliger dans les calculs économiques du projet d’investissement. Il est en général supporté par le sponsor du projet (secteur privé).

Le partage de risque entre les investisseurs et prêteurs du projet peut être régulé par une convention expresse signée entre les parties dans le cadre de la mise en place d’un projet de financement structuré. A noter que le gouvernement du pays d’accueil du projet peut aussi fournir une garantie souveraine aux investisseurs et prêteurs en utilisant son allocation MIGA.

J’apprécie personnellement les structurations basées sur des mises en place de SPVs locales (Special Purpose Vehicle) dont l’actionnariat est partagé entre les parties au projet – en particulier pour les projets de réhabilitation d’infrastructures basés sur un schéma de type Build-Operate-Transfer (B.O.T).

L’Afrique n’a pas toujours une très bonne réputation en termes de respect des obligations réglementaires de conformité ?

Il faut accepter que la partie de vérification règlementaire prenne plus de temps en Afrique qu’en Union européenne. La vérification de la non-implication de PPEs (Personnes Politiquement Exposées) est centrale en Afrique. Les prêteurs sont très prudents sur ce point et veulent s’assurer de ne pas devenir de-facto complices d’opérations de blanchiment ou de financement de groupes terroristes.

Le risque de change reste toujours problématique car, à de rares exceptions près, le projet se situe dans un pays dont la devise n’est pas convertible. Il n’y a donc pas d’outils de couverture du risque de change disponible. On assiste cependant depuis quelques mois à l’arrivée de Fintechs spécialisées dans la mise en place de solutions de couvertures de risque de change plus ou moins adaptées à cette problématique. Leurs solutions ne sont pas toujours parfaites, elles ont un coût, mais elles ont au moins le mérite d’exister.

Si vous deviez adresser un message aux investisseurs européens ou internationaux, que leur diriez-vous aujourd’hui pour les inciter à s’engager davantage dans des projets africains structurés et durables ?

Investir dans des projets de développement en Afrique ou dans d’autres zones géographiques difficiles reste une ambition risquée, dont les bénéfices se matérialiseront après plusieurs années. Considérer ces projets comme des opportunités de retour immédiat sur investissement serait une erreur. En revanche, ils donnent accès à des marchés bien plus porteurs que les marchés occidentaux actuellement arrivés à saturation, avec des taux de croissance atones et des populations décroissantes. La population actuelle de l’Afrique est de 1,57 milliard d’habitants, en 2050 elle sera de 2,5 milliards. Tout est dit.

Investir en Afrique, c’est préparer le futur et s’adapter d’ores et déjà au monde de demain. Des risques existent, mais, grâce à des experts très spécialisés, ils s’analysent, se gèrent et souvent peuvent être couverts.

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