26
janvier
2026
Perspectives

Mathilde Lemoine : 2026, l’économie mondiale à l’épreuve de la souveraineté

Dans un monde marqué par la fin de la globalisation telle que nous l’avons connue, l’économie mondiale entre en phase de transition profonde. Mathilde Lemoine, Chef économiste du Groupe Edmond de Rothschild, a livré, lors de la conférence « Stratégie d’investissement 2026 » à Monaco, en janvier, une analyse macroéconomique rigoureuse et volontairement prudente.

Vous évoquez un changement de paradigme mondial. Comment le caractérisez-vous ?

Nous sommes clairement sortis d’un monde de globalisation pour entrer dans un monde de rivalités de puissances. Cette mutation est fondamentale. Elle signifie que les relations économiques internationales ne sont plus organisées prioritairement autour de l’optimisation des coûts et de la compétitivité, mais autour de considérations de souveraineté. Cela change profondément notre lecture macroéconomique, car la souveraineté implique mécaniquement des investissements, souvent massifs, et dans des secteurs stratégiques.

Quels sont, selon vous, les grands piliers structurels de ce nouveau scénario mondial ?

Nous avons identifié cinq conclusions structurelles majeures.

La première est la redéfinition des rapports de force autour de l’axe sino-américain. Le monde s’organise désormais en blocs, parfois en opposition directe, parfois en contournement. Les tensions commerciales ne détruisent pas le commerce international, elles le redirigent.

La deuxième est précisément cette reconfiguration des flux. Les droits de douane n’ont pas provoqué un effondrement du commerce mondial, mais l’émergence de nouveaux corridors. Le Mexique est devenu le premier partenaire commercial des États-Unis, tandis que plusieurs pays asiatiques et d’Europe de l’Est jouent un rôle croissant dans les échanges avec la Chine.

La troisième conclusion concerne l’investissement de souveraineté. Il touche tous les secteurs : pharmaceutique, alimentaire, cybersécurité, technologies critiques, énergie. À cela s’ajoutent les dépenses militaires, avec des objectifs OTAN allant jusqu’à 3,5 % du PIB, voire 5 % pour la défense globale.

La quatrième est le basculement des politiques industrielles : nous passons de politiques de compétitivité à des politiques de souveraineté. La logique économique sous-jacente est radicalement différente.

Enfin, la cinquième conclusion est que l’Europe subit encore largement ces chocs. Elle est dans une phase de transition marquée par l’incertitude, plus que par une véritable récession, mais cette incertitude pèse fortement sur les perspectives.

Comment analysez-vous la dynamique de croissance récente, notamment en 2025 ?

L’année 2025 a surpris positivement en matière de croissance mondiale. Mais cette résilience est très hétérogène. Nous ne sommes plus dans un cycle synchronisé. L’économie américaine a une croissance ralentie à 2,1 %, la zone euro a légèrement accéléré, le Japon s’est redressé, tandis que la Corée du Sud a fortement décéléré. L’économie mondiale évolue de manière chaotique, presque désordonnée.

Il en va de même pour les politiques monétaires. Certaines banques centrales ont entamé des cycles de baisse de taux, d’autres sont en pause, et la Réserve fédérale n’a pas encore achevé son ajustement. Cette désynchronisation est une source supplémentaire d’incertitude.

Les droits de douane américains sont au cœur des préoccupations. Pourquoi ?

Parce que leur impact n’est ni neutre ni transitoire. En moyenne, le droit de douane à l’importation aux États-Unis est passé d’environ 2,5 % à près de 19 %. C’est considérable. Entre 60 % et 80 % de cette hausse a été répercutée sur les prix à la consommation.

Certes, l’impact a été partiellement masqué par des effets de stockage en amont de leur mise en œuvre. Mais cela ne change pas la réalité économique : ces droits de douane pèseront sur la consommation, sur l’investissement privé non souverain, et sur le climat de confiance.

Nous observons empiriquement qu’une hausse de 10 % des droits de douane entraîne une baisse d’environ 10 % des exportations vers les États-Unis. C’est un effet massif, en particulier pour l’Europe.

Justement, quelle est votre lecture de la situation européenne ?

L’Europe est prise en tenaille. D’un côté, elle subit l’augmentation des droits de douane américains. De l’autre, elle fait face à une arrivée massive de produits chinois à bas prix, conséquence directe de la déflation en Chine et de l’appréciation de l’euro.

La croissance européenne devrait donc ralentir. Cette situation est d’autant plus complexe que l’Europe est en phase de transition stratégique, sans avoir encore pleinement structuré ses propres politiques de souveraineté à l’échelle nécessaire.

La Chine peut-elle, selon vous, relancer significativement sa croissance ?

Nous restons prudents. Une accélération franche de la croissance chinoise nous semble peu probable. La Chine est confrontée à une déflation persistante et sa croissance repose largement sur ses exportations. Nous anticipons une croissance autour de 4,8 %, contre 5 % précédemment, mais au prix de déséquilibres importants, notamment pour ses partenaires commerciaux.

Vous insistez néanmoins sur des facteurs de soutien à moyen terme. Lesquels ?

Le principal facteur de soutien est l’investissement de souveraineté à l’échelle mondiale. Nous avons recensé, de manière factuelle, près de 6 000 milliards de dollars de dépenses prévues d’ici 2030 dans les politiques de souveraineté : défense, énergie, technologies, cybersécurité, agriculture.

La transition énergétique, en Europe comme en Chine, est aussi une forme de souveraineté « douce ». L’intelligence artificielle joue également un rôle central. Aux États-Unis, les investissements en infrastructures liés à l’IA ont déjà atteint près de 400 milliards de dollars depuis 2022. À horizon 2040, l’IA pourrait générer un surplus cumulé de PIB mondial supérieur à 10 %.

Pourtant, vous concluez sur une note de prudence marquée ?

Oui. Il existe aujourd’hui une incohérence macroéconomique majeure. Les taux d’intérêt réels sont exceptionnellement élevés, notamment aux États-Unis et en Europe. Or, des taux réels élevés sont normalement incompatibles avec une phase d’investissement massif.

Nous sommes face à une forme de quadrature du cercle : un monde qui exige des investissements colossaux pour défendre sa souveraineté, mais avec un coût du capital élevé et une incertitude politique et budgétaire très forte. Dans ce contexte, la prudence s’impose. Nous ne croyons pas à une forte accélération de la croissance mondiale en 2026, contrairement à certaines institutions internationales.

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