Dans un contexte de recomposition géopolitique et de bascule des politiques économiques, Clémentine Gallès, Chef économiste et stratégiste de Société Générale Private Banking, décrypte les grands équilibres macroéconomiques de 2026 et leurs implications pour les marchés et l’investissement.
Après plusieurs années dominées par la politique monétaire, l’année 2026 marque le retour en force des politiques budgétaires et industrielles, sur fond de tensions géopolitiques persistantes et de réaffirmation des souverainetés économiques.
Je remplis trois missions principales. La première consiste à définir le cadre macroéconomique global : il s’agit moins de produire des prévisions chiffrées que de construire des scénarios, d’en qualifier la tonalité – croissance modérée, ralentissement ou récession – et surtout de les positionner par rapport au consensus de marché. Cette approche relative permet d’identifier où se situent les points de divergence et leurs implications potentielles pour les marchés.
La deuxième mission est l’animation du Comité global d’investissement, qui réunit régulièrement les responsables des sociétés de gestion des différentes entités. Ensemble, nous traduisons l’environnement macroéconomique en décisions stratégiques concrètes pour les portefeuilles gérés pour nos clients.
Enfin, mon troisième mandat est la communication : en interne auprès des équipes, et en externe à travers des publications et des interventions auprès des clients, notamment lors de conférences.
Le fil rouge de notre analyse pour 2026 est clairement la souveraineté économique. Elle s’impose comme une réponse à une succession de chocs – pandémie, guerre en Ukraine, tensions commerciales – et à un environnement géopolitique de plus en plus fragmenté. De nombreux pays mettent en place ou préparent des plans de relance et de soutien à leur activité, souvent à travers des politiques industrielles ciblées.
Le Japon et l’Allemagne en sont des exemples marquants, avec des plans potentiellement très significatifs. En Allemagne, le changement de cap budgétaire est majeur : le déficit public devrait passer d’environ 143 à 175 milliards d’euros en 2026, dans le cadre d’un plan axé sur la souveraineté industrielle, la transition énergétique, les infrastructures et la défense. Au Japon, le nouveau plan de soutien annoncé dépasse 110 milliards d’euros, avec un accent mis sur la demande intérieure, l’investissement privé et la modernisation des infrastructures. Aux États-Unis, la dynamique est différente mais tout aussi puissante, portée par une politique budgétaire très favorable et résolument orientée « America First ». En 2026, les politiques budgétaires devraient ainsi prendre le relais des politiques monétaires, qui ont largement accompagné la croissance depuis 2024 et devraient désormais évoluer sur un plateau.
Il est indéniable que l’Europe est dépendante des États-Unis, notamment dans les technologies de pointe et l’intelligence artificielle. Mais cette dépendance est largement réciproque. Les deux régions figurent parmi les plus interconnectées économiquement au monde, tant sur les échanges de biens que de services.
Les États-Unis affichent d’ailleurs un déficit commercial significatif vis-à-vis de l’Europe sur les biens, ce qui explique en partie la fermeté de leur discours sur les droits de douane. Cette relation s’inscrit toutefois dans un cadre d’interdépendance financière étroite. Au-delà du commerce, les liens financiers sont essentiels : l’Europe est un pourvoyeur majeur d’épargne mondiale et l’un des principaux investisseurs en actifs financiers américains. Elle détient notamment environ 40 % des obligations d’État américaines détenues par des investisseurs étrangers, ce qui illustre le rôle central de l’épargne européenne dans le financement de l’économie américaine.
Lorsque l’on raisonne à l’échelle agrégée de la zone euro, et non à travers le seul prisme français, la situation budgétaire apparaît plus favorable que celle des États-Unis. La dette et les déficits publics y sont globalement mieux contenus, ce qui confère une capacité budgétaire réelle pour financer des plans de soutien.
Par ailleurs, l’Europe dispose d’une épargne privée abondante, tant du côté des ménages que des entreprises. Cette épargne est aujourd’hui largement investie à l’étranger. Si une volonté politique forte permettait de la réorienter vers des projets européens, les capacités de financement existent, aussi bien dans le secteur public que privé.
L’annonce d’un plan de soutien massif en Allemagne constitue à cet égard une avancée majeure. L’Allemagne, première économie de la zone euro et particulièrement exposée aux chocs récents, envoie un signal fort qui pourrait impulser une nouvelle dynamique pour l’ensemble de l’économie européenne.
Dans un scénario de croissance globalement favorable pour 2026, nous maintenons une exposition significative aux marchés actions. Nos préférences vont principalement vers l’Europe et l’Asie.
En Europe, nous privilégions les secteurs directement ou indirectement bénéficiaires des plans de relance : la défense, les infrastructures, ainsi que le secteur bancaire, qui profite de la configuration actuelle de la courbe des taux et du renforcement attendu de sa pentification. En Asie, nous sommes positifs sur l’intelligence artificielle, car nous tablons non plus seulement sur la demande finale, mais sur l’ensemble de la chaîne de production, notamment en Corée et en Chine. Aux États-Unis, nous avons réduit nos positions sur l’IA, les valorisations étant devenues élevées. En revanche, l’Asie offre une exposition différente et complémentaire à cette thématique, avec un poids significatif des acteurs industriels et technologiques.
Absolument. La pentification de la courbe des taux est une thématique majeure. Les taux courts ont été abaissés par les banques centrales, tandis que les taux longs restent élevés et pourraient continuer de progresser, notamment en raison des besoins de financement liés aux plans budgétaires.
Dans ce contexte, nous restons très prudents sur les obligations d’État, mais identifions des opportunités dans les stratégies de portage, en particulier sur les obligations d’entreprises, dont les rendements demeurent attractifs malgré des taux longs susceptibles de rester durablement élevés. Ces stratégies permettent de capter des rendements attractifs tout en limitant l’impact des variations de valorisation liées à la hausse des taux.