Maximilian Kunkel est Chief Investment Officer pour le segment Global Family and Institutional Wealth chez UBS. Basé à Zurich, il accompagne les plus grands Family Offices à travers le monde. Dans cet entretien exclusif, il revient sur les enseignements du rapport UBS Billionaire Ambitions 2025, et décrypte les mutations profondes des valeurs, stratégies et défis auxquels font face les grandes fortunes mondiales.
Cette génération fait preuve d’une résilience exceptionnelle dans un contexte géopolitique et économique particulièrement complexe. En 2025, 196 nouveaux milliardaires « self-made » ont émergé – notre deuxième record historique. Ce qui les rend uniques, c’est leur capacité à transformer des innovations en solutions concrètes face aux grands défis de notre époque – qu’ils soient climatiques, sanitaires ou technologiques – dans des secteurs bien au-delà du seul numérique. Beaucoup utilisent la technologie comme levier de croissance et d’impact. On observe cette dynamique surtout aux États-Unis et en Asie, mais en Europe également, bien que dans une moindre mesure. Ce qui les unit : un esprit entrepreneurial qui vise un changement systémique à travers des modèles d’affaires évolutifs.
C’est à la fois une conséquence démographique inévitable et un changement de fond. Beaucoup d’entrepreneurs ayant bâti leur fortune après la Seconde Guerre mondiale atteignent aujourd’hui un âge où la transmission est inévitable. Mais ce qui change profondément, ce sont les intentions. Les familles ne transmettent plus seulement des entreprises, mais des valeurs : l’intégrité, la responsabilité, l’esprit d’initiative. Les héritiers sont invités à tracer leur propre voie, sans nécessairement reprendre l’entreprise familiale telle quelle. Cela est particulièrement marqué en Europe.
C’est une tension subtile. Notre étude montre que 82 % des milliardaires souhaitent que leurs enfants réussissent par eux-mêmes, mais 43 % espèrent aussi qu’ils reprennent le flambeau familial. Cela reflète un déplacement de l’héritage matériel vers la transmission de valeurs. Les jeunes générations, souvent à l’aise avec la technologie et portées par le sens, cherchent à innover dans ou autour du secteur d’origine. L’engagement sociétal et environnemental devient aussi une composante naturelle de leur parcours entrepreneurial.
Tout à fait. C’est une tendance de fond. La richesse devient plus mobile, et les individus ultra-fortunés choisissent leurs lieux de vie selon des critères comme la qualité de vie, la sécurité, l’éducation ou la santé. Monaco, par exemple, est très prisé pour sa stabilité. Mais déménager reste une décision lourde : l’ancrage affectif, les responsabilités locales et les activités entrepreneuriales retiennent souvent. Il faut des motivations fortes – risques politiques, fiscalité, stratégie familiale à long terme – pour franchir le pas.
Parce qu’ils sont avant tout entrepreneurs. Ils distinguent ce qu’ils peuvent maîtriser de ce qu’ils ne peuvent pas. Dans un monde incertain, ils privilégient les investissements où leur expertise peut s’exprimer, comme le Private Equity ou l’investissement direct. Ces actifs leur permettent de rester impliqués, avec une vision de long terme. Les marchés cotés sont jugés trop volatils. Plus de 40 % des répondants envisagent d’augmenter leur exposition au Private Equity direct. Ce n’est pas une logique spéculative, mais un capital patient et stratégique.
Ce n’est plus un thème à part : elle est intégrée dans l’ADN entrepreneurial de cette génération. La durabilité est vue comme un champ d’opportunités business. Dans les domaines de l’alimentation, de l’énergie, de la santé ou du numérique, la question posée est : « Comment résoudre ce problème ? Et comment en faire un modèle viable ? » La gestion des risques et la cohésion sociale sont devenues centrales, tant en interne qu’à l’échelle des communautés dans lesquelles ils opèrent.
Cela dépend du profil. Les entrepreneurs issus du numérique s’intéressent beaucoup à la technologie sous-jacente : blockchain, finance décentralisée, etc. Mais très peu en font un pilier de portefeuille. La volatilité et l’incertitude des rendements futurs freinent son adoption à grande échelle. C’est plus une démarche de compréhension que de spéculation.
C’est une évidence. Près de 44 % des milliardaires pensent vivre bien plus longtemps qu’il y a dix ans. Cela bouleverse la planification successorale. Les structures juridiques sont mises à jour plus fréquemment. L’innovation en santé, l’immobilier adapté à la longévité, ou encore une planification financière sur plusieurs décennies deviennent prioritaires. Psychologiquement aussi, vivre plus longtemps signifie avoir davantage de temps pour transmettre, éduquer, stabiliser. La vraie question devient : « Comment donner du sens à cette vie prolongée, et la rendre utile à sa famille et à la société ? »
L’optimisme. Malgré un contexte troublé – guerre, inflation, ruptures numériques – les entrepreneurs continuent à bâtir. L’innovation est bien vivante, dans la tech mais aussi l’infrastructure, la génétique ou la consommation. Ce qui définit cette génération, c’est sa capacité à transformer les défis en opportunités. Cela donne de l’espoir – pour l’économie, mais aussi pour la société dans son ensemble.