Animée par Catherine Rekik, rédactrice en chef Patrimoine et Gestion Privée de L’AGEFI, cette table ronde a réuni Thomas Lhuillier, directeur général de Banque Richelieu Monaco, Fabrice Toinel, directeur Banque Privée de BNP Paribas, Guillaume Martin Saudax, Directeur de l’Ingénierie patrimoniale pour Edmond de Rothschild Monaco, et Sébastien Champion, Head of Intermediaries de Swissquote Bank Europe SA. Ensemble, ils ont dressé un constat lucide : la transmission patrimoniale et entrepreneuriale constitue aujourd’hui un enjeu majeur, où les dimensions humaines, internationales et intergénérationnelles prennent désormais le pas sur les seules considérations techniques.
La transmission patrimoniale et entrepreneuriale constitue aujourd’hui l’un des grands défis de la gestion privée. Longtemps abordée sous un angle essentiellement juridique ou fiscal, elle s’impose désormais comme un enjeu économique, humain et stratégique. Les professionnels constatent que de nombreux dirigeants n’ont toujours pas préparé leur succession. En France, près d’un dirigeant sur deux âgé de 60 à 69 ans n’a toujours pas préparé sa succession et 76 % des entreprises familiales n’ont pas encore structuré leur gouvernance. Un retard qui peut entraîner une destruction de valeur, fragiliser la pérennité des entreprises et faire peser un risque sur plusieurs millions d’emplois. À Monaco, cette problématique prend une dimension supplémentaire. L’attractivité de la Principauté attire des familles internationales dont les patrimoines s’étendent souvent sur plusieurs juridictions. Si le droit civil monégasque reste proche du droit français sur certains aspects, les différences fiscales sont importantes. À titre d’exemple, les droits de succession peuvent atteindre 45 % en ligne directe en France, alors qu’ils sont souvent inexistants à Monaco. La transmission ne peut donc plus être pensée à l’échelle d’un seul territoire.
Cette internationalisation transforme profondément le métier de l’ingénierie patrimoniale. Les spécialistes ne cherchent plus à maîtriser l’ensemble des législations mondiales, devenu impossible face à l’inflation normative. Leur mission consiste désormais à identifier les enjeux propres à chaque famille et à coordonner les compétences nécessaires dans les différentes juridictions concernées. Chaque dossier doit intégrer les spécificités des droits locaux, parfois même des règles successorales religieuses, afin d’assurer la cohérence des dispositifs retenus. Cette approche sur mesure fait du conseiller un véritable chef d’orchestre. Il n’existe pas de solution universelle, mais des réponses adaptées à chaque famille, à son histoire, à ses actifs et à son implantation internationale.
Tous les professionnels s’accordent sur un point : les difficultés rencontrées lors d’une transmission sont rarement d’ordre technique. Elles trouvent bien plus souvent leur origine dans un manque de dialogue, une absence d’anticipation ou des attentes divergentes entre les générations. Une transmission réussie se prépare généralement dix à quinze ans avant son aboutissement. Préparer une transmission suppose donc d’engager très en amont un travail de fond avec l’ensemble de la famille. Il s’agit d’accompagner progressivement les futurs héritiers, de structurer la gouvernance, d’organiser les donations lorsque cela est pertinent et, surtout, d’ouvrir le dialogue sur des sujets parfois sensibles comme la dépendance, le décès, le partage des responsabilités ou l’avenir de l’entreprise. Les établissements accompagnent désormais la famille dans son ensemble et non plus le seul détenteur du patrimoine. Cette évolution s’accompagne de l’arrivée d’une nouvelle génération d’héritiers, plus internationale, mieux informée et porteuse d’attentes différentes. On devient aujourd’hui riche plus tôt, mais l’on hérite souvent plus tard, parfois même en sautant une génération. Plus sensible aux investissements durables, aux actifs privés, aux cryptoactifs ou à l’impact sociétal des placements, cette génération attend une relation plus personnalisée, plus digitale et davantage orientée vers l’accompagnement que vers la seule performance financière.
Au-delà des montages juridiques ou des stratégies fiscales, la réussite d’une transmission repose avant tout sur la capacité à faire vivre un projet familial. Les établissements développent désormais des programmes dédiés aux nouvelles générations, des dispositifs de mentorat, des rencontres « Next Gen », des actions d’éducation financière et des formations destinées à préparer le passage de relais. Les professionnels soulignent également l’émergence de nouveaux métiers de médiation familiale afin de faciliter le dialogue entre les générations. Enfin, la philanthropie apparaît comme un puissant facteur de cohésion familiale. Parce qu’elle permet de partager une vision commune, de transmettre des valeurs et de responsabiliser les générations futures, elle s’impose comme un levier majeur des stratégies patrimoniales. À l’heure où les patrimoines se mondialisent et où les successions deviennent toujours plus complexes, la transmission ne se résume plus à un transfert d’actifs : elle constitue un projet de long terme, fondé sur l’anticipation, le dialogue et la volonté de préserver durablement l’harmonie familiale.