Responsable de la Recherche et de la Gestion Discrétionnaire chez LIOR Global Partners, Christophe Barraud vient d’être de nouveau classé meilleur prévisionniste mondial par Bloomberg pour la précision de ses analyses macroéconomiques.
Cette reconnaissance internationale couvre simultanément les États-Unis, la Chine et la zone euro, une performance rare dans la profession. Depuis près de quatorze ans, Christophe Barraud figure régulièrement en tête des classements Bloomberg, s’imposant comme l’un des prévisionnistes les plus constants et les plus fiables à l’échelle mondiale, dans un environnement macroéconomique marqué par des crises successives, des ruptures géopolitiques majeures et une forte volatilité des marchés.
Quand on parle de baisses de taux « coordonnées », je pense qu’il faut d’abord raisonner au cas par cas. L’idée de fond reste néanmoins commune : que ce soit aux États-Unis ou en Europe, nous anticipons un ralentissement de l’inflation par rapport à 2025.
Cela dit, les situations sont différentes. Aux États-Unis, il faut garder en tête le double mandat de la Réserve fédérale : emploi et inflation. Or, le marché du travail apparaît aujourd’hui plus fragile et vulnérable. La demande des entreprises demeure limitée, en raison d’importantes incertitudes : politiques, notamment avec les élections de mi-mandat, mais aussi commerciales et géopolitiques.
Par ailleurs, si l’on met de côté l’intelligence artificielle, l’économie traditionnelle affiche une croissance plutôt molle. Côté inflation, mon analyse est que nous avons dépassé le pic de la répercussion des droits de douane. Il peut subsister un peu de tension en début d’année, liée à des effets saisonniers ou à une remontée ponctuelle des prix de l’énergie, mais les tendances de fond sont favorables.
La croissance des prix de l’alimentation ralentit, les indicateurs avancés sur les loyers montrent une forte décélération, et l’inflation des services hors loyers devrait suivre la dynamique salariale, qui est elle-même en phase de ralentissement. Dans ce contexte, il existe clairement une marge pour des baisses de taux : mon scénario central prévoit trois baisses de taux aux États-Unis en 2026, possiblement à partir du deuxième trimestre.
En zone euro, la baisse de taux n’est pas intégrée à 100 % par les marchés — on est plutôt sous les 50 % de probabilité — mais elle reste possible. L’inflation devrait ralentir et passer sous 2 %, et il existe une prise de conscience croissante de la perte de compétitivité européenne, notamment face à la Chine et aux États-Unis, amplifiée par un euro à des niveaux élevés. Dans un monde très centré sur l’inflation, ce simple ralentissement peut suffire à déclencher au moins une baisse de taux.
Enfin, en Chine, une baisse de taux est également envisageable, notamment au premier semestre, compte tenu du besoin de soutenir la consommation, de stabiliser le marché immobilier et d’apporter de la liquidité. Globalement, 2026 devrait être marquée par une politique monétaire mondiale plus accommodante, malgré quelques exceptions comme l’Australie ou le Japon.
J’ai effectivement revu sensiblement à la hausse mes prévisions pour les États-Unis, et cela tient à plusieurs facteurs très concrets. La prévision 2026 est largement influencée par les effets de base de la fin 2025. Le troisième trimestre a été particulièrement fort, et même légèrement révisé à la hausse.
Nous pensions que le quatrième trimestre ralentirait fortement, notamment en raison du shutdown, mais la consommation de fin d’année a mieux résisté que prévu. Par ailleurs, les importations ont été nettement inférieures à nos anticipations, ce qui devrait permettre un T4 proche de 3 % et la relève mécanique de l’acquis de croissance pour 2026.
Au premier semestre 2026, les baisses d’impôts devraient continuer de soutenir la consommation, pas uniquement celle des ménages les plus aisés, mais la consommation globale. L’anticipation de baisses de taux soutiendra également la consommation et l’investissement. À cela s’ajoute la poursuite des investissements dans l’intelligence artificielle, qui restent un moteur important.
Je suis en revanche plus prudent sur le second semestre. Les niveaux actuels d’investissement ne sont pas soutenables indéfiniment. Il existe un risque de contre-coup après l’impulsion fiscale, renforcé par les incertitudes politiques liées aux midterms. Cela pourrait créer une zone de blocage.
Au total, ces éléments m’amènent à une prévision de croissance autour de 2,7 % en 2026, supérieure au consensus. Cela reflète aussi un environnement mondial marqué par une montée en puissance des dépenses publiques et des investissements stratégiques dans de nombreuses zones. Les États-Unis, notamment sur les technologies à forte valeur ajoutée, devraient en bénéficier.
Cela étant dit, il subsiste des fragilités. Certains secteurs, comme le fret, restent pénalisés par les tensions commerciales. L’intelligence artificielle crée un choc positif de PIB réel et de productivité, mais elle détruit aussi des emplois dans certains secteurs. La croissance américaine demeure peu homogène, très concentrée sur les ménages à hauts revenus et la tech, au détriment de l’économie traditionnelle. Enfin, il existe un risque de surinvestissement, notamment dans les data centers, avec des hypothèses de monétisation parfois trop optimistes.
Très clairement, il s’agit d’un problème de modèle économique, et plus précisément d’un problème d’investissement. L’Europe a raté plusieurs virages majeurs, notamment dans l’intelligence artificielle. On résume souvent la situation ainsi : les États-Unis innovent, la Chine copie, l’Europe régule.
Cela se traduit par un potentiel de croissance faible. Atteindre 1,5 % de croissance constitue déjà un maximum. Les gains de productivité sont insuffisants, les retards technologiques sont flagrants dans certains segments, et l’on observe un manque de vision stratégique, aggravé par des parasitages politiques dans de nombreux pays européens.
L’Italie fait figure de cas un peu à part, avec un cadre économique davantage inspiré de la vision de Mario Draghi, ce qui a permis une meilleure lisibilité. Mais il ne faut pas idéaliser : les contraintes demeurent importantes.
Le financement constitue un frein majeur. Le cadre fiscal n’est pas toujours incitatif, et les banques européennes disposent de marges de manœuvre plus limitées que leurs homologues américaines, notamment en matière de titrisation. Enfin, la gouvernance à 27 complique la prise de décisions communes : l’Europe avance surtout dans les périodes de crise, beaucoup moins dans le temps long.
Les deux. À court terme, le ralentissement est en partie conjoncturel, lié à une moindre intensité des mesures de relance et à l’expiration de certains dispositifs fin 2025. Pour 2026, nous anticipons une croissance autour de 4,7 %, légèrement au-dessus du consensus, mais en ralentissement par rapport à 2025.
L’immobilier reste un frein important, à la fois direct et indirect, via un effet richesse négatif, puisqu’il représente environ 60 % du patrimoine des ménages. Mais le défi principal est structurel et démographique : la population chinoise a commencé à décroître plus tôt que prévu.
La réponse stratégique est claire : recentrer le modèle sur la consommation et faire monter sa part dans le PIB vers 45-50 %, contre environ 40 % aujourd’hui. Cela suppose de réduire un taux d’épargne très élevé, lié aux incertitudes sur l’éducation et la santé. Des annonces plus significatives pourraient intervenir après le Nouvel An chinois.
Enfin, la technologie constitue l’autre grand axe. Les progrès sont rapides. 2025 n’était qu’un premier jet, et je ne serais pas surpris qu’à fin 2026, les modèles chinois d’IA rivalisent avec les modèles américains, tout en étant nettement moins coûteux.