Vice-Président et CEO de la Fondation Prince Albert II de Monaco depuis mars dernier, après en avoir été Directeur exécutif et Secrétaire général depuis 2019, Romain Ciarlet porte une conviction claire : la protection de l’océan ne relève plus seulement de la philanthropie, mais aussi d’une mobilisation structurée du capital privé. Un entretien approfondi.
Nous avons organisé le Blue Economy and Finance Forum (BEFF) à la demande des autorités françaises et costaricaines, qui co-organisaient à Nice la Conférence des Nations Unies sur l’océan et souhaitaient disposer d’un segment officiel dédié à la question de l’économie et de la finance bleues. La Fondation est extrêmement active sur cette thématique depuis plusieurs années.
Cette édition a été un franc succès. Elle nous a permis de compter sur la participation de chefs d’État — le président Macron, le président du Costa Rica — ainsi que de personnalités publiques comme le Prince William d’Angleterre. Les enjeux centraux étaient l’économie et la finance : nous avons mobilisé des décideurs du secteur privé, des dirigeants de grandes entreprises internationales présents sur les différents secteurs de l’économie bleue, et surtout des investisseurs privés et institutionnels. Nous avons réussi à mobiliser 8,7 milliards d’euros d’engagements d’ici à 2030 pour soutenir des initiatives d’économie et de finance bleues. Ce montant est considérable et il se traduira dans des réalités très concrètes : des investissements dans les énergies renouvelables, dans la décarbonation du secteur maritime, ainsi que dans des systèmes alimentaires plus durables.
Nous avons l’accord du Prince Albert II pour renouveler cet exercice annuellement. Cependant, le format évoluera sensiblement. Nous ne serons plus adossés à la Conférence des Nations Unies sur l’océan, nous recentrons l’événement sur le secteur privé. Nous concentrerons nos efforts sur la mobilisation des investisseurs : family offices, investisseurs institutionnels, fonds de pension, fonds souverains, fonds de dotation des grandes universités. Nous voulons attirer les acteurs qui détiennent le capital, et peuvent véritablement faire évoluer les choses. Nous visons environ 400 participants dont 25% d’asset owners — family offices et investisseurs institutionnels ; 25% de décideurs de grandes entreprises internationales actives dans le tourisme, le maritime, le secteur bancaire et financier, et l’alimentaire ; et 50% représentant l’écosystème d’innovation et les solutions d’investissement existantes.
Nous passerons ainsi d’une première édition très publique et politique, à une deuxième plus concrète et financière.
La Fondation est entièrement consacrée à la protection de l’environnement et nous agissons selon trois angles complémentaires : la philanthropie, le plaidoyer et l’investissement d’impact.
La première des priorités, c’est de renforcer nos efforts en matière de conservation. Nous souhaitons protéger et restaurer des écosystèmes essentiels pour lutter contre le réchauffement climatique, protéger la biodiversité et combattre les sources de pollution. Nous allons notamment amplifier notre action en Méditerranée : nous disposons d’un réseau de partenaires extrêmement forts et d’une influence importante sur l’ensemble du pourtour méditerranéen. Nous continuerons à développer et à gérer des aires marines protégées, et à lutter contre la pollution plastique et à protéger les espèces en danger d’extinction.
La deuxième priorité, c’est de continuer à être un moteur fort de plaidoyer. Nous sommes la seule Fondation présidée par un chef d’État en exercice, et nous travaillons main dans la main avec la diplomatie monégasque. Nous avons enregistré de grands succès en contribuant à la publication d’un rapport du GIEC sous l’angle de la souveraineté marine , et nous avons été très actifs pour le traité sur la haute mer — le traité dit BBNJ — qui doit aujourd’hui être mis en œuvre. Dans les cinq prochaines années, notre priorité de plaidoyer se concentrera autour des régions polaires, qui sont essentielles pour le climat mais totalement marginalisées dans les grands débats internationaux. Notre objectif est de valoriser les connaissances scientifiques et de les porter au niveau de la diplomatie multilatérale.
La troisième priorité rejoint ce que j’évoquais à propos du Blue Economy and Finance Forum. La Fondation est très impliquée sur les thématiques d’économie et de finance bleues. Il faut préserver et amplifier cette dynamique. Le BEFF en est le vecteur central, mais nous avons également développé des solutions d’investissement en partenariat avec des asset managers — notamment Monaco Asset Management — à travers l’initiative phare que constitue le fonds ReOcean.
Le fonds ReOcean est l’initiative phare de la Fondation. C’est un fonds de private equity que nous avons lancé en partenariat avec Monaco Asset Management dans une pure joint-venture. Son ambition : lever 100 millions d’euros . À ce jour, nous avons levé 70 millions d’euros et nous sommes en bonne voie pour atteindre notre objectif d’ici la fin de l’année. Ces 100 millions seront investis dans 15 à 20 sociétés qui accélèrent la transition vers une économie bleue plus durable.
L’univers thématique que nous adressons est large : solutions pour faire face à la pollution plastique, décarbonation du secteur maritime, innovation dans le domaine alimentaire — pêcherie durable, aquaculture durable —, usages de l’intelligence artificielle pour accélérer les transitions sectorielles, et protection ou restauration des écosystèmes marins.
Le fonds n’investit pas dans des startups. Nous ciblons des scale-ups — des sociétés disposant d’un vrai track record, affichant un chiffre d’affaires minimum de 10 millions d’euros, sur une trajectoire claire de rentabilité, et ayant besoin de capital pour passer à une échelle supérieure. Nous estimons qu’il existe plus de 3 000 sociétés positionnées sur la dynamique d’innovation autour de l’océan. Aujourd’hui, le fonds a réalisé trois investissements et nous devrions annoncer un quatrième dans les prochaines semaines. Notre ambition est de déployer l’intégralité du fonds dans les quatre prochaines années, à un rythme de trois à quatre investissements par an. La promesse de rendement que nous portons auprès de nos investisseurs est de 20 % de TRI.
Oui, le Blue Economy Index, réalisé en partenariat avec Oddo BHF. Il s’agit d’un panier de 30 valeurs cotées en bourse toutes dotées d’un très bon score ESG. Ces sociétés interviennent sur les différents secteurs de l’économie bleue : traitement des eaux, traitement des déchets, shipping, aquaculture. Une partie des frais de gestion est reversée à des projets philanthropiques, créant ainsi un cercle vertueux.
Je souligne que cet index est un indice au sens strict. Toutes les banques sont libres de structurer des produits autour de lui : produits à capital garanti, certificats, produits structurés solidaires. Nous avons déjà collaboré sur Place avec la banque Edmond de Rothschild pour la création d’un tel produit, et nous avons des discussions ouvertes avec plusieurs autres établissements de la Place. Dans le contexte géopolitique actuel, il s’agit d’un produit particulièrement apprécié, car les valeurs sous-jacentes — traitement des eaux, traitement des déchets — sont des valeurs défensives, stables et ancrées dans les territoires.
Les thématiques ESG souffrent parfois d’une mauvaise perception…
Oui, celle d’une approche sacrificielle, où l’on suppose que l’investisseur doit compromettre son retour sur investissement pour avoir un impact. C’est une idée reçue, qui ne se vérifie pas dans la pratique.
Prenons l’exemple des énergies renouvelables : dans le contexte actuel de tensions géopolitiques et énergétiques, et face à l’essor de l’intelligence artificielle qui augmente considérablement les besoins en énergie, les énergies renouvelables représentent une belle thématique d’investissement, parfaitement alignée avec les enjeux de développement durable et les impératifs climatiques.
On retrouve ces opportunités dans beaucoup d’autres secteurs : le maritime, l’alimentaire, le tourisme. Nous gérons un patrimoine que nous investissons de manière alignée avec notre raison d’être, et nous constatons qu’avec de bonnes stratégies et une connaissance fine du marché, il n’est pas nécessaire de compromettre la rentabilité au profit de l’impact.
La dimension réglementaire pousse les établissements financiers vers l’ESG. C’est positif, mais le changement doit se faire autant au niveau de l’appétence des clients que des institutions elles-mêmes.
Il est absolument essentiel de distinguer ces deux activités. Elles partagent la même éthique et le même objectif final — l’impact —, mais ce sont deux métiers différents.
Pour la philanthropie, nous levons des fonds et nous les donnons pour financer de la recherche, de la conservation. Nous recevons chaque année des centaines de dossiers de candidature. Une équipe dédiée de scientifiques les passe en revue et sélectionne les projets les plus pertinents et les plus prometteurs en termes d’impact. Ces projets sont ensuite soumis à un comité scientifique et technique de très haut niveau, composé d’experts reconnus mondialement, qui rend un avis. C’est enfin notre conseil d’administration qui prend la décision finale. En matière de philanthropie, nous nous situons autour de 8 millions d’euros de dons par an, ce qui représente un volume considérable : cela nous permet de financer des activités qui n’ont pas de modèle économique propre — la recherche, la conservation, la sensibilisation — et qui ont besoin de philanthropie ou d’aides publiques pour exister. Nous soutenons ainsi, entre ceux opérés directement par la Fondation et d’autres portés par des organisations tierces, une vingtaine de projets par an.
L’objectif de l’investissement d’impact est de produire un effet d’échelle. Nous incitons à investir dans l’économie bleue, pour générer un impact net qui peut, à terme, dépasser de très loin ce que la philanthropie, aussi nécessaire soit-elle, peut produire à elle seule. Concernant le fonds Re Ocean, une équipe d’investissement dédiée recherche et analyse les opportunités. Un comité d’impact et un comité d’investissement prennent ensuite les décisions. Le niveau de déploiement annuel se situe entre 15 et 20 millions d’euros par an, sur la base de trois à quatre investissements.
Pouvez-vous nous donner un exemple concret d’investissement réalisé par le fonds Re Ocean, illustrant ce changement d’échelle ?
Bien sûr, l’un de nos investissements les plus parlants concerne une société espagnole Bound4Blue. Elle produit des voiles rigides installées sur de très grands navires. En installant ces systèmes, on peut réduire en moyenne de 20 % la consommation de carburant de ces navires, et donc de 20 % leurs émissions de gaz à effet de serre.
Lorsque nous avons investi dans cette société, elle avait installé ses systèmes sur treize navires. Aujourd’hui, elle dispose d’un programme de 47 unités . Si l’on imagine que ce niveau de réduction des coûts est confirmé à grande échelle, l’impact dans le secteur du shipping, qui figure parmi les plus grands émetteurs de CO2 au monde, peut devenir considérable. Voilà ce qu’est l’investissement d’impact réel : un impact qui dépasse largement le périmètre d’un simple projet, et qui peut devenir véritablement transformateur sur le moyen long terme.
Absolument. Cette exemplarité est très incitative pour d’autres acteurs, car nous avons besoin de milliards — pas de centaines de millions — pour changer réellement les choses à l’échelle globale. Si nous parvenons à convaincre des fonds souverains du Moyen-Orient, de grandes familles américaines ou asiatiques de lancer le même genre d’initiative, parce que c’est économiquement justifié et qu’on peut gagner de l’argent en faisant du bien, le volume de capital qui entrera dans le secteur pourrait être multiplié par dix ou vingt. C’est là le deuxième levier de cette initiative.
L’obstacle le plus significatif, c’est la perception que l’on peut avoir des thématiques environnementales. Si l’on regardait nos intérêts à court et à long terme de manière équilibrée, on comprendrait que le coût de l’inaction est bien supérieur au coût de l’action immédiate. L’enjeu est de rendre les thématiques d’impact plus attractives pour les investisseurs, in fine cela devient une question culturelle.
Nous souffrons aussi de la confusion persistante entre philanthropie et investissement. Beaucoup d’interlocuteurs que nous sollicitons ne sont pas convaincus de la valeur économique de ces initiatives et les assimilent à une démarche caritative. Nous devons les convaincre que le pari économique est justifié. Si nous parvenons à la fois à déployer le capital et à délivrer le rendement promis, nous aurons démontré que l’impact et la performance économique sont compatibles, ce qui peut avoir un effet d’entraînement bien au-delà de notre seul fonds.
Il existe également un obstacle politique, aujourd’hui plus présent qu’il y a quelques années. Mais nous avons constaté, dans nos échanges avec de nombreux corporates, de nombreuses familles et de nombreux investisseurs institutionnels, que les personnes réellement engagées le restent. Elles savent très bien que les enjeux de climat, de biodiversité et de pollution sont certainement les plus grands enjeux de notre génération. Elles ont tendance à voir au-delà du contexte politique immédiat.