Présidente de l’AMFID, l’Association Monégasque pour la Finance Durable, et Head of Conduct Risk & Regulatory de la banque EFG, Laure Canas Da Silva observe l’évolution de la finance durable. Après le temps de la sensibilisation vient celui de la structuration, de la formation et des exigences réglementaires. À Monaco, l’AMFID entend accompagner cette évolution en renforçant le dialogue entre professionnels, experts et nouvelle génération.
C’est une année très positive. L’association évolue et s’élargit avec l’arrivée de nouveaux membres au sein du bureau. Nous restons une structure à taille humaine, mais avec beaucoup d’ambition et surtout de nombreux sujets à traiter. Cette dynamique doit nous permettre d’être plus présents sur les sujets de formation, de veille réglementaire et, plus largement, d’accompagnement des acteurs de la Place. Fondée en 2023, l’AMFID s’est construite autour de missions très concrètes : promouvoir une culture de la finance durable, assurer une veille économique et juridique et créer des espaces de rencontre et de formation pour les correspondants ESG. Nous sommes aujourd’hui dans une logique de consolidation de ce qui a été engagé depuis trois ans.
L’une des expériences marquantes a été notre collaboration avec les étudiants du Bachelor de l’IUM, en lien notamment avec Grégory Moscato, responsable de la section Finance, et Alberta Savage, professeur d’anglais. Nous avons réalisé des podcasts et des interviews avec cette nouvelle génération. Nous ne nous attendions pas à un tel engouement. Certains étudiants nous ont même expliqué à l’issue de ces rencontres qu’ils ne soupçonnaient pas à quel point les métiers liés à l’ESG pouvaient être riches et intéressants. Ces échanges ont aussi permis aux professionnels de mieux comprendre leurs attentes. Cette démarche s’inscrit d’ailleurs dans la continuité du travail de sensibilisation engagé dès la création de l’association, notamment avec la validation d’un module de quatre heures consacré aux critères ESG dans le cadre de la certification professionnelle.
Une cartographie réalisée sur la Place avait déjà fait ressortir un besoin important de formation, notamment au niveau des dirigeants et du top management. Cette question prend aujourd’hui une dimension supplémentaire avec l’évolution de la réglementation. Il ne s’agit donc plus seulement de former les nouveaux entrants : les organes de direction sont eux aussi directement concernés.
Les textes renforcent notamment les exigences concernant la formation des membres des organes de direction sur les risques et incidences ESG, mais aussi sur les risques informatiques. Ils prévoient que les entités y consacrent des ressources humaines et financières adéquates. Nous sommes donc entrés dans une phase où il ne suffit plus de sensibiliser : les établissements doivent véritablement intégrer ces sujets dans leur gouvernance et leurs compétences.
C’est la raison pour laquelle l’AMFID souhaite jouer pleinement son rôle de veille et d’accompagnement, en alertant ses membres sur les nouvelles obligations et en les mettant en relation avec les expertises susceptibles de les accompagner. C’est pleinement conforme à l’une de nos missions fondatrices : assurer une veille sur les législations monégasques et étrangères intéressant nos membres et transformer cette veille en informations directement utiles aux professionnels.
Notre vocation n’est pas de nous substituer aux organismes de formation. En revanche, nous pouvons identifier les sujets, alerter nos membres sur les évolutions réglementaires, réunir les expertises et créer les conditions permettant aux établissements d’avancer. C’est particulièrement utile pour les structures qui ne disposent pas toujours, en interne, de toutes les ressources nécessaires pour suivre des évolutions réglementaires de plus en plus techniques. Nous avons déjà fonctionné de cette manière sur plusieurs sujets, en organisant des conférences consacrées aux évolutions réglementaires et à leurs impacts indirects en Principauté, ou encore en participant à des formations ESG avec l’ACI. Notre rôle est aussi de créer un point de rencontre entre les besoins exprimés par la Place et les spécialistes capables d’y répondre.
Nous organisons ainsi, le 1er octobre, à l’issue de notre Assemblée générale extraordinaire, une conférence consacrée notamment à la veille réglementaire, avec KPMG Monaco et des experts capables d’apporter leur retour d’expérience. L’objectif est d’abord de sensibiliser les membres des directions des établissements adhérents aux nouvelles obligations, avec l’idée que cette connaissance puisse ensuite irriguer l’ensemble des établissements et leurs collaborateurs.
C’est particulièrement important pour les structures de plus petite taille, notamment certaines sociétés de gestion, qui ne disposent pas nécessairement en interne des mêmes ressources que les grands groupes. L’AMFID peut précisément contribuer à leur donner des clés de lecture et à faciliter leur accès à des expertises spécialisées. C’est aussi dans cet esprit que nous échangeons avec les institutions de la Place. Dès les premières années de l’association, des discussions ont été engagées avec le Gouvernement princier et la CCAF, notamment autour des standards de finance durable, des risques de réputation et des conséquences du greenwashing. Ces échanges sont importants pour rester au plus près des enjeux concrets rencontrés par les professionnels.
Oui, car l’ESG est beaucoup plus large. L’environnement en est évidemment une composante essentielle, mais il faut aussi considérer les dimensions sociale et de gouvernance. Le volet social, par exemple, recouvre des questions très concrètes comme l’égalité au travail. L’AMFID a abordé ce thème dès 2023 lors d’une conférence organisée par l’Organisation hydrographique internationale et a également échangé avec le Gouvernement princier autour d’une proposition de charte relative à l’égalité entre les femmes et les hommes.
Le risque de reputation est aujourd’hui pleinement intégré à la réflexion sur les risques. Cela montre bien à quel point les problématiques ESG dépassent la seule question climatique. En novembre 2025, nous avions déjà consacré une conférence aux retours d’expérience et à l’ESG sous l’angle réputationnel, avec des intervenants de Kepler Cheuvreux et Sqope Intelligence. Puis, en avril 2026, nous avons poursuivi cette réflexion autour du shipping, du détroit d’Ormuz et des risques ESG sous l’angle réputationnel. Ce sont précisément ces croisements entre finance, géopolitique, réputation et gouvernance qui montrent l’étendue du sujet.
La finance durable est aussi devenue techniquement beaucoup plus complexe. Pour conserver un portefeuille répondant à des critères ESG tout en recherchant de la performance, il faut aujourd’hui suivre un nombre considérable d’indicateurs. C’est un véritable défi pour les professionnels, qui doivent concilier exigences ESG, maîtrise des risques et performance.
Il existe incontestablement un mouvement de recul ou, à tout le moins, de remise en question dans certains domaines. Le contexte international a changé et certains arbitrages sont devenus beaucoup plus complexes. Les débats autour de secteurs autrefois exclus de certains fonds, comme l’armement, illustrent bien cette évolution.
En revanche, le contexte actuel ne devrait pas être perçu comme un recul, mais comme une véritable opportunité pour l’ESG. Les tensions récentes sur l’approvisionnement en pétrole et la hausse des prix qui en découle montrent, plus que jamais, l’importance de l’indépendance énergétique. Réduire notre dépendance aux énergies fossiles importées n’est plus seulement un choix responsable. C’est devenu un enjeu de souveraineté, qui plaide directement en faveur du développement des sources d’énergie alternatives.
Il faut également rester résolument positif sur le rôle de l’innovation. L’essor de l’intelligence artificielle, par exemple, nécessite des besoins en énergie considérables et va, de fait, accélérer les investissements dans les énergies renouvelables. L’IA ouvre aussi des applications concrètes au service de la durabilité. On pense à une agriculture de précision, plus économe en eau et en intrants, ou à une gestion plus fine des réseaux électriques, capable d’intégrer davantage d’énergies intermittentes et de limiter les pertes. C’est justement pour cela qu’il est important de faire intervenir des experts : pour identifier les secteurs et les entreprises qui portent ces transformations de fond, au-delà des effets de mode. La pédagogie et la qualité de l’information restent donc essentielles pour permettre aux investisseurs de saisir pleinement ces opportunités
Nous voulons continuer à organiser des conférences, développer les interviews et les podcasts, dynamiser notre site et explorer de nouveaux formats, pourquoi pas la radio. Nous souhaitons aussi être davantage présents dans les grands rendez-vous professionnels : l’AMFID envisage notamment de renforcer sa participation au Fund Forum et de poursuivre sa collaboration avec L’AGEFI. Notre objectif n’est pas de faire la promotion d’un produit, mais de mieux faire comprendre ce que recouvre réellement la finance durable.
Nous souhaitons également renforcer les collaborations avec les autres acteurs de la Place et poursuivre nos échanges avec les institutions monégasques. Nous avons notamment eu des discussions avec la Coopération internationale de Monaco afin de réfléchir à ce que nous pourrions apporter à certaines de ses actions, notamment en Afrique. L’idée est de multiplier les passerelles et les partenariats dès lors qu’ils permettent de faire progresser concrètement la compréhension et la pratique de la finance durable. Cette ouverture existe déjà : une réunion a eu lieu en décembre 2025 avec la Direction de la Coopération internationale du Gouvernement princier. Nous voulons maintenant voir comment les compétences présentes au sein de l’AMFID peuvent utilement contribuer à des projets concrets, sans sortir du rôle de l’association.
Nous souhaitons développer davantage la dimension internationale de l’AMFID et nous rapprocher d’associations étrangères, notamment suisses. La finance durable ne peut évidemment pas se penser à l’échelle d’une seule place financière. Ces rapprochements permettraient de partager les expériences, les bonnes pratiques et les évolutions observées sur d’autres marchés. L’étape suivante consiste à donner davantage de contenu à ces relations, notamment avec la Suisse, en identifiant des sujets sur lesquels des échanges réguliers seraient réellement utiles aux membres.
Notre ambition reste finalement très pragmatique : créer des passerelles, faire circuler l’expertise et accompagner les professionnels face à des sujets qui deviennent à la fois plus techniques, plus réglementés et plus stratégiques.