Fort de plus de vingt-cinq ans d’expérience dans l’investissement activiste en Europe, SSVL Monaco a développé une approche hautement spécialisée axée sur les sociétés sous-évaluées de petite et moyenne capitalisation. Dans cet entretien, Giulia Nobili, Présidente de SSVL Monaco, et Beniamino Sciacca, Directeur Général de SSVL Monaco, expliquent comment la société associe une analyse industrielle approfondie, un dialogue actionnarial constructif et une allocation rigoureuse du capital pour générer une valeur durable sur les marchés européens.
Giulia Nobili :
SSVL bénéficie d’un historique de plus de vingt-cinq ans. La société a été fondée à l’origine par Tito Tettamanti, un entrepreneur suisse qui avait identifié le potentiel de l’investissement activiste. Le premier fonds a été lancé en 1999 et était initialement réservé à un cercle restreint d’investisseurs partageant la même vision.
Massimo Pedrazzini et moi-même sommes associés au fonds depuis plus de vingt ans. Au fil du temps, nous avons pris conscience que l’investissement activiste dans le segment des petites et moyennes capitalisations européennes constituait une niche particulièrement attractive et performante. En 2016, nous avons décidé de transformer la structure initiale en une SICAV luxembourgeoise pleinement réglementée. Le fondateur et principal investisseur étant déjà établi à Monaco au travers de son family office, il nous a paru naturel d’y installer le conseil en investissement, tout en maintenant le fonds domicilié au Luxembourg.
Au cours des dix dernières années, nous avons évolué d’une structure de family office vers une plateforme d’investissement professionnelle et parfaitement réglementée, tout en préservant une philosophie d’investissement parfaitement cohérente.
Giulia Nobili :
Notre stratégie repose sur un portefeuille concentré, uniquement positions longues, composé de sociétés européennes de petite et moyenne capitalisation cotées. Nous intervenons principalement au Royaume-Uni, en Suisse, en Allemagne, dans les pays du Benelux et en Scandinavie. Nous prenons généralement des participations minoritaires significatives, comprises entre 3 % et 15 %, avec un horizon d’investissement de deux à quatre ans.
Ce qui nous distingue, c’est que nous ciblons des sociétés dont le modèle économique et le positionnement concurrentiel sont solides, mais qui font face à des difficultés spécifiques que nous estimons pouvoir résoudre grâce à un engagement actif en tant qu’actionnaires minoritaires. Ces difficultés concernent typiquement la faiblesse de l’exécution stratégique par le management, une gouvernance insuffisante, une structure de groupe sous-optimale ou des décisions inadaptées en matière d’allocation du capital.
Notre démarche s’apparente davantage à une analyse industrielle qu’à une approche purement financière. Nous conduisons des recherches approfondies, rencontrons les équipes de direction et les conseils d’administration, dialoguons largement avec les autres actionnaires, les concurrents et des experts sectoriels, et participons aux salons professionnels. Notre objectif est de bâtir une compréhension fine de l’entreprise et de créer un consensus entre les parties prenantes en vue de promouvoir un changement constructif.
Giulia Nobili :
Nous croyons profondément à l’activisme discret, mené en coulisses. Nous rendons rarement nos positions publiques, sauf lorsque cela s’avère absolument nécessaire. Dans le segment des petites et moyennes capitalisations, des campagnes publiques agressives peuvent rapidement provoquer des réactions défensives de la part des équipes dirigeantes. Notre philosophie repose donc sur le dialogue constructif.
Nous souhaitons que les entreprises comprennent que nous avons effectué un travail rigoureux, que nous maîtrisons leur activité dans ses moindres détails, et que notre objectif est aligné sur la création de valeur à long terme pour l’ensemble des actionnaires.
Par bien des aspects, notre processus s’apparente au capital-investissement, en raison de la profondeur de l’analyse opérationnelle que nous réalisons. Toutefois, à la différence du private equity, nous évoluons sur des marchés cotés et conservons la souplesse de négocier tout au long de la durée de l’investissement.
Giulia Nobili :
Le premier fonds a été clôturé en 2021 et a généré un rendement annualisé hors effet de levier de 9,6 % depuis sa création en 1999.
Le Sterling Active Fund actuel, lancé en octobre 2020, a généré des rendements annualisés hors effets de levier supérieurs à 11 %. La performance depuis le début de l’année s’établit actuellement à environ +12,5 %, malgré un environnement macréconomique et géopolitique particulièrement volatil.
Giulia Nobili :
Nous avons constitué une vaste base de données propriétaire couvrant les principaux marchés européens, complétée par un réseau étendu d’experts, de dirigeants, d’institutions financières et d’autres investisseurs. Nous procédons systématiquement à un filtrage des sociétés sous-évaluées pour lesquelles nous identifions un potentiel de hausse d’au moins 50 %.
Fait essentiel, nous n’investissons que là où nous estimons pouvoir contribuer réellement à la création de valeur en tant qu’investisseurs minoritaires. C’est pourquoi le segment des petites et moyennes capitalisations est particulièrement attrayant : de nombreuses situations sont ignorées par les grands investisseurs institutionnels, créant ainsi des opportunités pour des actionnaires spécialisés et engagés tels que nous.
Giulia Nobili :
Notre stratégie requiert une connaissance locale extrêmement fine. Nous devons dialoguer directement avec les équipes de direction, les conseils d’administration et les actionnaires, ce qui suppose une maîtrise approfondie des cultures d’entreprise, des cadres de gouvernance et des pratiques de marché.
Au sein de l’Europe, nous privilégions également les marchés où les standards de gouvernance d’entreprise sont particulièrement élevés.
Giulia Nobili :
Pas nécessairement. Nous préférons généralement recommander des experts industriels indépendants plutôt que d’occuper nous-mêmes des sièges au conseil. Cela nous permet également de préserver notre souplesse de négociation.
Dans le cas d’une société de chimie de spécialité cotée au Royaume-Uni, nous avons par exemple soutenu la nomination au conseil d’un professionnel du secteur bénéficiant d’une expérience considérable. L’expertise sectorielle est souvent bien plus précieuse que la seule expertise financière.
Cela étant, il nous arrive d’intégrer directement les conseils d’administration dans certaines situations. Je siège personnellement au conseil d’une de nos sociétés en portefeuille basée en Suède, dont nous sommes le premier actionnaire avec environ 14 % du capital. Dans les dossiers où notre implication est forte, une participation directe peut s’avérer nécessaire.
Beniamino Sciacca :
L’exemple le plus parlant est celui de Senior plc, un groupe d’ingénierie coté au Royaume-Uni, fortement exposé aux secteurs de l’aérospatial et de la défense. Son activité principale consiste à concevoir et fabriquer des systèmes de transport de fluides et de gestion thermique — des composants protégés par des brevets, à caractère mission-critique, utilisés dans des applications industrielles exigeantes.
Lors de notre entrée au capital, le marché perçevait Senior comme un conglomérat industriel de taille modeste, complexe et sous-performant. Notre analyse révélait cependant que les chiffres consolidés masquaient la qualité du cœur d’activité et que la société avait atteint un point d’inflexion.
La thèse d’investissement reposait sur trois éléments : l’anticipation d’un cycle haussier pluriannuel sur ses principaux marchés finaux, un redressement significatif des marges, et la cession de la division Aerostructures, de moindre qualité et non stratégique. Cette cession devait révéler la qualité intrinsèque de l’activité restante et, à notre sens, transformer la société ainsi simplifiée en cible d’acquisition attractive.
Beniamino Sciacca :
Le dossier s’est déroulé conformément à notre scénario. Après un dialogue soutenu avec la direction, le conseil d’administration et d’autres actionnaires clés, Senior a annoncé la cession d’Aerostructures en juillet 2025. L’activité restante, de meilleure qualité, a alors commencé à se réévaluer progressivement.
Comme prévu, la société ainsi recentrée est rapidement devenue une cible d’acquisition attrayante. À la suite de plusieurs approches non sollicitées, Senior a reçu en avril 2026 une offre ferme du consortium Blackstone/Tinicum pour l’acquérir à 300 pence par action. Notre point d’entrée se situait aux alentours de 150 pence par action. Faisant suite à cette offre ferme, le Sterling Active Fund a décidé de solder intégralement sa position en cédant ses titres restants sur le marché.
Pour le Fonds, Senior figure parmi les dénouements les plus gratifiants de ces dernières années. Ce dossier illustre parfaitement notre philosophie : identifier la valeur cachée, s’engager de manière constructive pour la libérer, et créer une convergence entre amélioration opérationnelle, gouvernance et intérêts des actionnaires.
Giulia Nobili :
Les dislocations et la volatilité créent des opportunités, en particulier dans l’univers des petites et moyennes capitalisations. Ces sociétés ont souvent besoin d’actionnaires engagés, capables d’appréhender les activités en profondeur et d’accompagner les transformations stratégiques.
Notre avantage concurrentiel tient à la combinaison d’une analyse industrielle rigoureuse, d’un engagement à long terme et d’une allocation disciplinée du capital. Nous demeurons hautement sélectifs, concentrés et conservateurs dans notre prise de risque, tout en jouant un rôle pleinement actif dans la création de valeur.